La Fausse
Solidarité
Quand la tontine a troqué sa houe contre une bouteille de champagne — autopsie d'une mutation qui nous coûte bien plus qu'une caisse de bière.
« Nos ancêtres cotisaient leur sueur. Nous, nous cotisons pour financer la fête de celui qui reçoit. Quelque part entre la houe et le sound system, nous avons perdu le fil. »
Il faut le dire : quelque chose s'est cassé
Imaginez la scène. Un samedi matin dans un appartement de Douala, Abidjan ou Dakar. Une vingtaine de personnes en tenue coordonnée — l'uniforme de l'association, commandé à prix d'or. La sono crache du afrobeats à plein volume. On déballe les victuailles : poulets rôtis, boissons sucrées, et oui, quelques bouteilles qui brillent. Dans un coin, la trésorière égraine les noms, collecte les cotisations. La réunion durera quatre heures. Moins d'une heure sera consacrée aux affaires sérieuses.
Voilà la tontine en 2026, dans sa version la plus répandue. Ce n'est pas une caricature. C'est une description clinique. Et si cette image vous met mal à l'aise, c'est peut-être parce que vous y avez participé — ou que vous y participez encore.
Ce malaise est sain. Il signifie que quelque chose en vous se souvient de ce que la tontine était censée être. Dans le premier article de cette série, nous avons exploré les origines — la tontine de travail, le champ défriché à tour de rôle, la force collective mise au service de la production. Aujourd'hui, il est temps d'avoir une conversation difficile : celle de la dérive. Pas pour condamner, mais pour comprendre — et pour trouver comment en sortir.
Mariama a rejoint sa tontine il y a trois ans. Elle cotise 25 000 FCFA par mois. C'est son tour de recevoir dans six mois. Mais ce mois-ci, elle a dû emprunter pour payer sa cotisation — parce qu'elle vient de débourser 40 000 FCFA pour la « contribution spéciale » du repas de réception de la collègue qui a reçu le mois dernier. Et 15 000 FCFA supplémentaires pour l'uniforme de la nouvelle saison.
Quand Mariama recevra son tour, les 300 000 FCFA collectés partiront en grande partie rembourser ses dettes de participation. La tontine qui devait la capitaliser la maintient à flot — tout juste.
Quand la fête est devenue le produit
Pour comprendre la dérive, il faut revenir au sens originel. Dans la tontine de travail, la collation après l'effort n'était pas anodine — elle était rituelle. On mangeait ensemble parce qu'on avait travaillé ensemble. La nourriture scellait la journée, célébrait l'effort accompli, renforçait les liens. Elle était la conséquence du travail, jamais sa raison d'être.
Aujourd'hui, dans une proportion alarmante de nos tontines urbaines, le mouvement s'est inversé. La collation — devenue festin — est l'activité centrale. La réunion lui sert de prétexte. Et la cotisation financière, jadis outil de production collective, est devenue le budget de fonctionnement de l'événement.
La pression de l'uniforme
L'uniforme de l'association est l'un des marqueurs les plus révélateurs de cette dérive. À l'origine, une couleur commune créait l'appartenance visuelle du groupe. Aujourd'hui, on change d'uniforme deux fois par an dans certaines associations, chaque nouvelle saison exigeant une nouvelle confection. Le coût est mutualisé — c'est-à-dire ponctionné sur les cotisations ou facturé en sus. Le membre qui n'a pas les moyens de se conformer subit une pression sociale implicite. On dépense pour paraître solidaire plutôt que pour l'être effectivement.
Le prestige de la réception
Quand vient votre tour de recevoir la mise, vous devez « organiser ». Cette organisation est devenue une épreuve à part entière. On est jugé sur la qualité du repas, la quantité des boissons, l'ambiance de la fête. Certains membres s'endettent pour offrir une réception digne de leur rang supposé au sein du groupe. L'argent reçu de la tontine, dont l'objectif était d'investir ou de lancer un projet, se consume en grande partie dans le décorum de sa propre réception.
La tontine moderne n'a pas perdu la solidarité. Elle l'a déguisée. Elle a habillé la consommation avec les vêtements de la communauté, et nous avons été nombreux à ne pas voir la différence.
Des cotisations absorbées par les frais festifs dans certaines associations
Plus de temps en réunion consacré aux palabres d'argent qu'aux projets
Des membres ayant emprunté au moins une fois pour payer une cotisation de tontine
Le groupe prête. L'individu se débrouille.
La deuxième grande dérive est moins visible que la première — et pour cette raison, elle est peut-être plus dangereuse. Elle touche à la structure fondamentale de ce que fait la tontine avec l'argent collecté.
Dans la tontine originelle, rappelons-le, il n'y avait pas d'argent. Il y avait du travail. Et ce travail, le groupe le faisait ensemble sur le champ du membre bénéficiaire. Le groupe ne se contentait pas de fournir des ressources : il co-construisait le projet. Dix personnes défrichaient, sarclaient, plantaient. Dix cerveaux observaient, conseillaient, corrigeaient. Dix paires d'yeux garantissaient que le travail était bien fait.
Aujourd'hui, la tontine remet une enveloppe et dit : « bon courage. » Ce glissement — de la co-construction au prêt anonyme — n'est pas anodin. Il a fondamentalement changé la nature du risque que porte le membre bénéficiaire.
Le succès solitaire, l'échec solitaire
Quand vous recevez 500 000 FCFA de votre tontine avec la ferme intention d'investir dans un commerce, vous êtes seul face à votre projet. Votre groupe vous a donné l'argent. Il ne vous a pas donné son expertise, son réseau, sa caution morale auprès d'un fournisseur, ni son assistance pour les premiers mois difficiles. Si vous réussissez, c'est votre mérite. Si vous échouez — et statiquement, une proportion significative de ces micro-projets ne tient pas — l'argent est perdu, et le groupe fait mine de l'oublier jusqu'au prochain cycle.
Le groupe co-produit
- La force de travail est mutualisée
- Le projet est visible et partagé
- Le groupe conseille, surveille, ajuste
- L'échec est collectif et donc rare
- La valeur créée appartient au membre
- La richesse est immédiate et tangible
Le groupe prête et attend
- L'argent est remis, le projet ignoré
- Le projet est privé, opaque
- Le groupe n'accompagne pas
- L'échec est individuel et fréquent
- La valeur créée (ou perdue) est solitaire
- L'argent peut financer une fête
Ce n'est pas une critique morale des membres. C'est un constat structurel. Le système ne les encourage pas à faire autrement. Quand la tontine ne demande pas de compte rendu sur l'utilisation des fonds, quand elle n'offre aucun mécanisme d'accompagnement, quand la réunion mensuelle est engloutie par la comptabilité des assistances et les querelles d'uniforme — pourquoi un membre prendrait-il la peine de présenter son business plan au groupe ?
Gérer le malheur plutôt que construire l'avenir
La troisième dérive est la plus délicate à aborder, parce qu'elle touche à quelque chose de profondément humain et digne de respect : la solidarité face aux coups durs de la vie.
Dans la plupart des tontines contemporaines, les « assistances » constituent un pilier central du fonctionnement. Décès, mariage, naissance, maladie grave — le groupe se mobilise financièrement pour soutenir le membre traversant une épreuve. C'est beau. C'est noble. Et en l'absence de systèmes de protection sociale universels dignes de ce nom dans la majorité de nos pays, c'est même indispensable.
Mais voici le problème que personne ne veut formuler à voix haute : lorsque les assistances deviennent la raison principale d'existence du groupe, la tontine se transforme en mutuelle de gestion du malheur. Et une mutuelle de gestion du malheur, aussi utile soit-elle, n'est pas un moteur de développement.
La logique réactive, piège invisible
Une association qui consacre 60% de son énergie collective à gérer des décès, des mariages et des naissances fonctionne en mode purement réactif. Elle court après les événements plutôt que de les précéder. Elle répare plutôt que de construire. Et surtout, elle conditionne ses membres à voir le groupe avant tout comme une bouée de sauvetage — ce qui est, psychologiquement, une posture de survie, pas d'ambition.
Nos ancêtres savaient gérer le malheur communautaire — les rites funéraires africains en témoignent. Mais ils savaient aussi que ce n'était pas la vocation principale du groupe de travail. La tontine servait à construire, pas seulement à consoler.
« Dans notre association, on a 45 membres. Sur les douze derniers mois, on a eu 7 deuils, 4 mariages et 3 naissances. Chaque réunion, on passe au moins une heure à faire les comptes de qui a payé quoi pour quel événement. À la fin, les projets des membres, on y arrive jamais vraiment. Tout le monde est fatigué. Pourtant tout le monde revient le mois suivant. Parce qu'on a peur de manquer quelque chose — ou plutôt, d'être seul quand le malheur arrivera. »
Diagnostiquer pour guérir
Avant de parler de solutions, il faut avoir le courage de nommer clairement ce qui ne va pas. Non pas pour jeter la pierre à qui que ce soit — chaque dérive que nous décrivons ici est le produit de dynamiques sociales complexes, pas de la mauvaise volonté d'individus. Mais le diagnostic honnête est la condition de tout changement réel.
La tontine ne se sauvera pas toute seule
Voici ce qu'il faut comprendre : aucune de ces dérives n'est une fatalité. Elles sont toutes le produit de choix collectifs — implicites, non questionnés, reproduits par habitude. Et ce qui peut être construit par habitude peut être défait par conscience.
Nous n'avons pas besoin de révolutionner la tontine. Nous avons besoin de nous souvenir. Nos grands-mères ne se levaient pas à l'aube pour aller défricher le champ de leur voisine parce qu'une loi les y obligeait, ni parce qu'elles allaient être récompensées par un repas de gala. Elles le faisaient parce qu'elles avaient compris quelque chose de fondamental : que la force de chacune n'a de sens plein que lorsqu'elle est mise au service de quelque chose de plus grand qu'elle-même.
Cette philosophie n'a pas d'âge. Elle n'est pas condamnée à rester dans les champs. Elle peut parfaitement se déployer dans un bureau de Douala, dans un atelier de couture de Dakar, dans une petite exploitation agricole de l'Ouest Cameroun — à condition que nos tontines acceptent de redevenir des espaces de production plutôt que de consommation.
Êtes-vous une tontine de développement ou une tontine de spectacle ?
Pas de réponse facile, pas de jugement ici. Mais posez-vous cette question lors de votre prochaine réunion : sur votre budget total de l'année dernière — cotisations, contributions spéciales, frais divers — quelle proportion a produit de la richesse durable pour vos membres ? Et quelle proportion a financé des événements consommés en une soirée ?
Si la réponse vous met mal à l'aise, c'est que quelque chose en vous sait déjà que le changement est possible. Et nécessaire. Dans le prochain article de cette série, nous verrons concrètement comment la technologie — et notamment des plateformes comme Wekonex — permet de renouer avec l'esprit originel de la tontine, sans sacrifier la convivialité qui fait sa force sociale.
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